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vendredi 8 avril 2011

Du web, mais pas que

En février, Beaux-Arts Magazine consacrait un dossier aux 50 meilleurs sites d'artistes. Parce qu'en dehors de ceux qui s'exercent à proprement parler au mail-art ou à la création numérique, il y a aussi ceux qui ont tout simplement compris l'enjeu d'avoir un site digne de ce nom, quelque chose qui parle de leur travail sur la toile.
Parmi cette sélection, quelques liens qui méritent particulièrement le détour : 



Le Belge Wim Delvoye  crée un véritable monde virtuel où sont installés la Cloaca qu'on ne présente plus, la porcelaine revisitée, les célèbres tatouages sur truie (mais pas que), et bien d'autres merveilles…
Le site de Jackson Pollock, interprété par Miltos Manetas, propose une vraie séance de "dripping" sans se salir les doigts, chouette.
Fabrice Hyber, quant à lui, construit son site comme son œuvre, en rhizome. "Impossible is not french", dit-il…
De son côté, Jenny Holzer propose de découvrir sa poésie par des projections en contexte.
Plus classiques, JR et Banksy donnent libre accès à une grande partie de leur travail, street art oblige. J'ai une grande préférence pour le site de JR, riche en vidéos où les œuvres sont mises en valeur. De quoi donner envie d'aller voir ou revoir Women are heroes (pour JR) ou Faites le mur ! (pour Banksy), tous deux sortis récemment.
Et puis dans le genre beau mais classique, Ed Rusha privilégie son travail récent et met de côté (c'est dommage), ses livres d'artistes.
Enfin, Claude Closky expose son pari de réaliser un dessin par minute. Moui.
De quoi faire un petit tour, en tout cas…



dimanche 24 octobre 2010

Du baroque

Un nouvel envoi de Dear Old Thing, en poésie et peut-être en musique prochainement, si on trouve...

Une poésie baroque (probablement par Honorat de Porchères Laugier?), mise en musique par Antoine Boesset en 1642.

Objet dont les charmes si doux
M'ont enchaisné sous votre empire
Lors que je suis absent de vous
Mes pleurs tesmoignent mon martyre
Et quand je revoy vos appas
Un excez de plaisir me donne le trespas

Qui veut garder sa liberté
Doit s'esloigner de vostre veüe
Il n'est ny grace ny beauté
Dont le ciel ne vous ait pourveüe
Et la conqueste d'un amant
Ne couste à vos beaux yeux qu'un regard seulement

Doncques pour esviter la mort
Quelle fortune dois-je suivre?
Sans vous je m'afflige si fort
Qu'il m'est impossible de vivre
Et quand je revoy vos appas
Un excez de plaisir me donne le trespas

dimanche 5 septembre 2010

Là-derrière

"-Ben à peu près similaire. Ben on est...
C'était un samedi soir. On a été faire un tour sur Paris, on a roulé, tout ça, et puis à un moment on a garé la voiture et quand on a été dans les beaux quartiers on s'est promenés à pied. En se promenant, on s'est aperçus qu'il y avait sur le côté de la gare, quoi, il y a le restaurant. Une vue latérale. Et sur le côté, on s'est aperçus qu'il y avait des cabanons. Et dans les cabanons on voyait des cageots empilés. Et après on...
-Et puis après vous avez eu la lumineuse idée de commettre un vol avec effraction. Je vous signale quand même que le vol simple est puni théoriquement d'une peine maximale de trois ans de prison. Aggravé par une circonstance comme celle de réunion, ça monte à cinq ans. Et aggravé par une deuxième circonstance comme l'effraction, ça monte à sept ans. Donc tout à coup, vous avez une lumineuse idée, mais c'est quand même une peine théorique de sept ans."
Dans Paroles Prisonnières, Raymond Depardon essaie d'aller voir derrière les barreaux pour entendre les voix de ceux qui y vivent, mais aussi pour photographier ces lieux de jugement, de peines, de défense, qui sont devenus des lieux de vie.
Il n'est pas le seul a avoir été faire un tour dans cet espace de refoulement. De nombreux auteurs et photographes ont cherché à rencontrer ceux que l'on a jugés inaptes à la cohabitation avec la société d'aujourd'hui.  La prison intrigue ne serait-ce que parce qu'elle est fermée et qu'on ne sait pas tout à fait ce qui s'y passe. Certes, on ne punit plus, on surveille plutôt, on écarte surtout... Le voyeurisme n'est donc plus le même que si l'on assistait à une exécution, mais il est bien là. Moi aussi, cette curiosité certes un peu malsaine m'a piquée ; et dans ce cas, on cherche surtout à voir ce qui nous était caché.

Les photographes sont finalement assez nombreux à avoir traité ce sujet, mais avec des angles très personnels.

Jane Evelyn Atwood a fait plusieurs incursions derrière les grilles des prisons pour femmes : pour elle, le projet a été initié par la curiosité, poursuivi avec le souci de témoigner, achevé grâce à la colère. Elle prend ouvertement le parti des femmes souvent victimes des hommes qu'elles ont suivi, dont elles se sont défendues ou vengées.


Lizzie Sadin s'est intéressée aux mineurs à travers le monde, à leur absence trop fréquente d'autre recours pour avoir un abri ou un toit. Elle montre la différence des conditions de détention en Afrique, Asie, Europe, Amérique du Nord.


Klavdij Sluban s'intéresse à ces "parenthèses" carcérales d'adolescents en France, ex-URSS et ex-Yougoslavie, à ce quotidien en marge du temps actuel.

Pour Raymond Depardon, le texte et l'image se répondent pour ajouter les oreilles aux yeux, pour dire aussi ce qui constitue ce parcours chaotique vers la case prison.
Tous ces photographes, à plus ou moins grande envergure, ont en commun cette envie de parler de ce qu'ils ont vu et vécu comme pour évacuer un trop plein de témoignage auquel le cliché ne suffit plus, de faire parler ceux qu'ils ont rencontré, parfois pour les défendre, parfois seulement pour expliquer. Tous ont aussi en commun le noir et blanc, les noirs souvent plus que les blancs, les zones d'ombres, les minces rais de lumière qui filtrent dans les centrales. Ces choix esthétiques sont aussi des partis pris.

Beaucoup d'autres photographes ont évidemment travaillé sur le sujet, beaucoup ont témoigné par écrit également, et enfin, beaucoup de films, fictions et documentaires.
Deux bonnes surprises ces derniers temps :

-Dog Pound de Kim Chapiron, fiction sur le centre de détention pour mineurs d'Enola Vale, en Virginie. L'argument presse du film consistait à insister sur le fait que les acteurs étaient en fait de vrais délinquants juvéniles ayant causé beaucoup de complications lors du tournage. Argument douteux, mais excellent film, en fait. Le personnage principal, Butch, incarné par Adam Butcher, est absolument convaincant.

-Prison Valley, web docu novateur de Philippe Brault et David Dufresne, lancé ces derniers mois par Arte. L'exception, ici, est qu'on ne voyage pas derrière les barreaux, mais qu'on y examine tout ce qui s'organise autour du milieu carcéral, autour d'une vallée américaine qui a basé l'essentiel de son activité et de son économie sur les prisons, une industrie qui ne connaît pas la crise, surtout aux Etats-Unis. Le procédé est très intéressant aussi par son organisation : l'internaute se déplace lui-même dans la vallée, va vers les personnes interviewées, etc.

Quelques nourritures pour yeux / oreilles / idées, donc :
Jane Evelyn Atwood, Trop de peines : femmes en prison, Albin Michel, 2000.
Un photopoche vient également de paraître sur l'ensemble de son travail.
Lizzie Sadin, Mineurs en peines, photopoche société, Actes Sud, 2010.
Klavdij Sluban, Entre parenthèses, photopoche société, Actes Sud, 2005.
Raymond Depardon, Paroles prisonnières, Le Seuil, mai 2004.
Depardon a aussi faits des films documentaires sur la question, dont Délits Flagrants (1994) et 10e chambre, instants d'audience (2004).

mercredi 7 juillet 2010

Errance



A. Action de marcher, de voyager sans cesse (cf. errant). La longue errance d'Israël à travers le désert du monde touchait-elle à sa fin ? (THARAUD, An prochain, 1924, p. 266).
B. Action de marcher sans but, au hasard. Ne cherche plus de but désormais à tes interminables errances (GIDE, Nourr. terr., 1897, p. 244) :
Comme les serviteurs d'Abraham, les bergers de la montagne sont voués aux soins de leurs troupeaux, et attachés à l'errance de leurs bêtes.

Cette errance, Raymond Depardon cherche à la définir à travers un cheminement à le fois littéraire et photographique.
Pour lui, elle se situe dans la quête du lieu acceptable, mais aussi dans l'élaboration d'un certain regard photographique. Il part donc, au hasard des routes, évitant surtout de créer un itinéraire pour mieux créer sa perte, évitant aussi les lieux qu'il connaît ou qui lui sont faciles pour ne plus s'assurer que d'une chose : le manque de balises, le déplacement sans point d'ancrage, un regard posé sur le monde pour seul guide.
Il y justifie son choix d'un format qui n'est précisément pas celui du paysage ; sans doute s'empare-t-il de ce qu'il voit comme s'il s'agissait toujours d'humains.

Il est difficile de dire ce qu'est réellement Errance ; c'est la négative qui s'impose comme une évidence. À coup sûr, ce n'est pas un reportage qui traque le témoignage de l'événement. Il ne s'agit pas non plus, contrairement à son travail sur La Ferme du Garet, d'un travail autobiographique. on sait donc ce qu'Errance n'est pas. Reste à dire que si l'auteur ne cherche ni le fait, ni ses origines, ni la perfection des formes, c'est malgré tout une quête qui se joue là, menée avec calme et détermination, obstination peut-être.



On reconnaît volontiers certains coins comme étant les "siens", non pas forcément qu'on les ait fréquentés, même brièvement, mais parce qu'on s'y retrouve instinctivement. Certains plaisent, d'autres non. La laideur a droit de cité dans ce parcours, malgré l'aspect très lissé des images. Il y a là autant de parkings de supermarché que de lieux mythiques, et les images les plus appréciées ne sont pas forcément les plus attendues. L'errant semble habiter ces espaces que nous ne voyons plus, ni villes ni campagnes, entre-deux dépouillés de sens.

Comment Depardon se déplace, dans quel sens, dessinant quelle trace, nul ne le sait, même pas lui. Il n'empêche : on le suit, et à force de perdre, les rencontres se font.

Errance, Raymond Depardon, Le Seuil, coll. Points (un poche avec des photos, oui), 2004.
Les photos reproduites ici sont dégueulasses, pardon Raymond.

samedi 22 mai 2010

You and me

L'artiste serbe Marina Abramovic travaille depuis des années en utilisant son propre corps comme outil et matériau artistique à travers ses performances. Elle se livre ainsi à une expérience sans cesse renouvelée de ses propres limites, et interroge le lien homme-femme ou, plus simplement, les rapports qui unissent et séparent les corps humains.
En 1988, avec The Walk, elle et son partenaire Ulay parcourent la grande muraille de Chine, chacun à pied et depuis chaque extrémité pendant 2000 kilomètres, jusqu'à se rencontrer au milieu pour "se dire au revoir et ne plus travailler ensemble".
Pour plusieurs de ses performances, elle met son propre corps en danger et cherche à faire intervenir le spectateur : ce lien au public et au monde est une composante essentielle de sa démarche.



Aujourd'hui, elle réitère cette démarche au MoMa de New York avec The Artist is Present.
Depuis le 14 mars et jusqu'au 31 mai, l'artiste est assise sur une chaise du musée pendant toutes ses heures d'ouverture. Tous ceux qui veulent, vous, moi, peuvent venir s'asseoir face à elle aussi longtemps qu'ils le souhaitent. Certains en viennent à rire, d'autres à pleurer ; elle aussi parfois.

Toute la performance est filmée et retransmise en direct sur le site du MoMa. C'est là.
Vous y verrez aussi une galerie photo de tous les "visages" venus se placer face à l'artiste. Ils sont drôles, tristes, connus, anonymes, inspirés, blasés, émus, prétentieux, gênés, multiples.
Bref, c'est bien.

dimanche 28 mars 2010

Texte # 4

L'habitué d'une ligne se reconnaît aisément à l'économie élégante et naturelle de sa démarche ; comme un vieux loup de mer qui descend d'un pas calme au petit jour vers son canot et apprécie d'un coup d'oeil le moutonnement des vagues à la sortie du port, mesurant la force du vent sans avoir l'air d'y toucher, aussi cabotin mais moins appliqué qu'un goûteur de vin, écoutant sans paraître y porter attention le clapotis du flot contre le quais et la clameur des mouettes encore rassemblées sur le rivage ou déjà éparpillées sur la mer en petites troupes avides, le voyageur chevronné, surtout s'il est dans la force de l'âge et ne cède pas facilement à l'envie d'un démarrage soudain dans l'escalier pour le plaisir, se reconnaît à la parfaite maîtrise de ses mouvements : dans le couloir qui le conduit au quai, il marche sans paresse mais sans hâte ; sans que rien le laisse voir, ses sens sont en éveil.
Lorsque, comme surgi des murs de faïence, le bruit d'une rame se fait entendre, affolant la plupart des passagers d'occasion, lui sait s'il doit presser le pas ou non, soit qu'il apprécie en pleine connaissance de cause la distance qui le sépare du quai d'embarquement et décide de tenter ou non sa chance, soit qu'il ait identifié l'origine du tintamarre provocateur ou reconnu dans ce leurre (spécifique des gares où passent plusieurs lignes et que le français pour cette raison nomme correspondance alors que l'italien, plus précis et plus évocateur parle à leur propos de coïncidences) un appel venu d'ailleurs, l'écho trompeur d'un autre train, la tentation de l'erreur et la promesse de l'errance.
Parvenu sur le quai il sait où arrêter ses pas et l'emplacement, qui, lui permettant d'accéder sans effort à la porte d'un wagon, correspond en outre exactement au point le plus proche de "sa" sortie sur le quai d'arrivée.
Ainsi peut-on voir les vieux habitués choisir avec méticulosité leur place de départ, prendre leurs marques en quelque sorte, comme un sauteur en hauteur, avant de s'élancer vers leur destination. Les plus scrupuleux poussent le zèle jusqu'à choisir le meilleur endroit du wagon, celui qu'ils pourront quitter le plus vite possible une fois arrivés. Plus fatigués ou plus âgés, quelques uns essaient de concilier cet impératif tactique avec la nécessité du repos et s'emparent volontiers du dernier strapontin resté libre avec un mélange de discrétion et de célérité qui traduit, lui aussi, l'homme d'expérience.

Marc Augé, Un ethnologue dans le métro, Hachette littératures.

lundi 22 mars 2010

Duane Michals

Photographe et poète qui se passe de commentaire, mon préféré parmi tous...

The unfortunate man

"The unfortunate man could not touch the one he loved. It had been declared illegal by the law. Slowly, his fingers became toes, and his hands gradually became feet.
He began to wear shoes on his hands to disguise his pain. It never occured to him to break the law."

dimanche 17 janvier 2010

The do-it-yourself clic-clac !



Une petite chose photographique géniale : le sténopé.

Le principe du sténopé (aussi appelé "pinhole photography" : donc photo en trou d'épingle ) est assez simple, puisque c'est le principe fondateur de toute image capturée..

L'idée est de trouer une feuille de papier alu avec une aiguille et de la placer sous une lampe. Sur la surface du dessous, vous verrez apparaître l'image de la lampe inversée. Appliquez ce principe dans une boîte opaque, papier photographique au fond, et développez. Si je suis vraiment incompréhensible, vous trouverez plein de tutoriaux sur le web. On peut même faire un sténopé avec une canette de bière. Oui.

Ce qui est génial dans le sténopé, c'est que, comme souvent pour le bricolage maison, ça stimule la créativité. Il existe donc une profusion réjouissante de tarés qui font des sténopés de toutes tailles, de toutes sortes, en toutes circonstances et avec n'importe quoi.


Si vous voulez voir plein de sténopés... fouillez. C'est souvent fait par des amateurs fous, et c'est souvent génial. Pour une bonne perspective de la chose, allez jeter un oeil au Photopoche consacré au sténopé.
Voilà à quoi il ressemble : (à un Photopoche, finalement).

mardi 29 décembre 2009

Kitsch


Dans L'insoutenable légèreté de l'être, Milan Kundera parle du kitsch comme de "la négation absolue de la merde ; au sens littéral comme au sens figuré, le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l'existence humaine a d'essentiellement inacceptable".
Le kitsch sert donc à voiler tout ce qu'on préfèrerait ne pas voir, en produisant une forme acceptable sans condition, absolument consensuelle.

Ce surajout de perfection absolue, Milan Kundera le décrit aussi historiquement et le place au fondement de certains mythes :
"Derrière toutes les croyances européennes, qu'elles soient religieuses ou politiques, il y a le premier chapitre de la Genèse, d'où il découle que le monde a été créé comme il fallait qu'il le fût, que l'être est bon et que c'est donc une bonne chose de procréer. Appelons cette croyance fondamentale l'accord catégorique avec l'être. Il s'ensuit que l'accord catégorique avec l'être a pour idéal esthétique un monde où la merde est niée et où chacun se comporte comme si elle n'existait pas. Cet idéal esthétique s'appelle le kitsch".
Dans l'art, il est sans doute né d'une rencontre : celle entre l'envie de posséder l'art chez soi et la possibilité de le reproduire à bas prix. Bien présent, il n'est pourtant ni un genre, ni une tendance affirmée de l'art... jusqu'à certains artistes marqués par le pop art. Tout semble avoir changé depuis que l'art ne dicte plus ses lois à la société de consommation ; au contraire, il s'inspire d'elle, des couleurs et du matraquage de la pub. Les codes visuels du kitsch acquièrent leurs lettres de noblesse dès lors qu'une boîte de soupe ou une banane jaune fluo obtiennent leur ticket d'entrée au musée.
Aujourd'hui, beaucoup d'artistes s'inspirent de cette évolution : allez voir le caniche violet brillant de Jeff Koons, ou, mieux encore, les photos du duo Pierre&Gilles. Costumes, paillettes, fond étoilé, fleurs en plastique, tout y est.
Pour Milan Kundera, le régime communiste (où se déroule le roman et que l'auteur a connu) se rattache à cet idéal autant qu'il le peut, il s'appuie sur cette utopie esthétique pour faire croire à sa perfection, à sa viabililté. Sans doute est-ce alors politiquement que Kundera voit le kitsch comme "la station de correspondance entre l'être et l'oubli".

mercredi 16 septembre 2009

La chose génitale


Désiré-Magloire Bourneville et Paul Regnard,
Attaque d'Hystérie, Première Phase, vers 1877.
Planche 2 de l'Iconographie Photographique de la Salpêtrière
Institut de France

"Je songe à ce qu'en dit Freud dans Malaise dans la Civilisation sur le redressement de l'animal à quatre pattes : lorsqu'il se met debout, le singe devenu homme perd l'odorat. En clair, ses organes sexuels s'éloignent de ses narines. Seul le coït, dit Freud, redonne à l'être humain le sens et le goût des humeurs de sexe. Il y faut un "lâcher-tout" qui n'est pas sans rapport avec la transe ; et comme dirait le professeur Charcot à propos des crises d'hystérie qu'il suscitait sous les yeux du jeune Freud à Paris, "il y a de la chose génitale là-dedans"."
Dans Le Féminin et le Sacré, Julia Kristeva et Catherine Clément reprennent ces propos de Charcot sur l'extase des femmes à la Salpêtrière.

Désigner la "chose génitale" dans l'hystérie, c'est d'abord se référer à l'étymologie du terme, liée au terme d'utérus. Jusqu'au XIXe, on pensait en effet que l'hystérie était une pathologie due à la remontée de l'utérus dans le corps.
Mais désigner cette chose monstrueuse, c'est aussi rappeler que, socialement (et sous certaines influences religieuses), la place des organes fait aussi office de hiérarchie. En haut, le noble : la tête où siège la pensée, la séduction chaste de la chevelure, les yeux (paraît-il fenêtres de l'âme), les larmes. En bas, l'ignoble : les déchets corporels, l'ancrage dans la terre, et le siège qui est aussi au principe des pulsions (paraît-il animales)...
Dans l'hystérie, quand la femme se change en bête, il ne pouvait y avoir que de la chose basse et animale. Mais pourquoi la femme en particulier?
La femme, c'est le sujet d'étude du docteur Charcot, psychiatre à la Salpêtrière à la fin du XIXe siècle. Il s'intéresse alors à l'hystérie, crée une ville psychiatrique dans Paris, tente de comprendre et de classer les pathologies en "types". Pour ce faire, il installe un service photographique dans ses locaux et élabore une iconographie des "folles".

Dans L'Invention de l'Hystérie, Georges Didi-Huberman s'intéresse plus au médecin et à sa démarche qu'aux patientes de la Salpêtrière. Il interroge ce lien étrange entre celui qui soigne, observe et parfois contemple ses innombrables modèles- autour de 4000 femmes étaient alors enfermées là. En effet, Charcot fit plus oeuvre d'exhibition que de guérison. Dans ses fameuses "leçons du mardi", on se presse pour voir et entendre les folles, on classe, on désigne.
Georges Didi-Huberman tente de décripter cette micro-société basée sur le spectacle et sur l'image, rendue possible par les progrès de la photographie.
Quand il parle d'Invention de l'Hystérie, l'auteur pense le terme "inventer" comme créer, puis comme imaginer- abuser déjà de cette création-, et enfin comme trouver (comme on invente un trésor), c'est-à-dire tomber sur la chose par hasard.
De toute évidence, Charcot serait alors tombé sur une chose génitale. Ah tiens.

Je vous le conseille donc: Invention de l'Hystérie, Charcot et l'Iconographie Photographique de la Salpêtrière de Georges Didi-Huberman.

mardi 21 juillet 2009

TOP 5! (2)

Un top 5 de garçons.
Mais ça ne veut pas dire qu'il y aura un top 5 "spécial filles" après. On n'est pas dans Star Club, non plus.

LES TOP 5 DE...

Pierre:
Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac
Victor Hugo, Les Châtiments
Pierre Choderlos de Laclos, Les Liaisons Dangereuses 
Racine, Bérénice
Victor Hugo, Les Contemplations


Léo:
Louis-Ferdinand Céline, Voyage au Bout de la Nuit
Georges Orwell, 1984
Boris Vian/ Vernon Sullivan, J'irai cracher sur vos tombes
Charles Bukowski, Journal d'un vieux dégueulasse
Will Durant, L'Histoire des Civilisations


David:
Will Self, Dorian
Charles Bukowski, Ham on Rye
Georges Orwell, 1984
Philip Roth, Zuckerman Bound
John Updike, Rabbit at Rest


Fayçal:
Lord Byron, Childe Harold's Pilgrimage
Charles Bukowski, Contes de la Folie Ordinaire
Samuel Beckett, Acts without Words
Oscar Wilde, Oeuvres complètes
Edgar A. Poe, The Raven
Ezra Pound, The Cantos
Milton, Paradise Lost




dimanche 17 mai 2009

TOP 5!




Une première liste d'idées... 
Où quelques uns donnent leurs 5 lectures préférées. 
Je précise que l'exercice est une sacrée colle: tous les ex-aequo sont donc tolérés.

Quelques top 5 ont déjà été collectés et ils seront publiés petit à petit.
Aujourd'hui, les top 5 de trois "lettreuses".
N'hésitez pas à m'envoyer les vôtres par mail, ils auront tous leur heure de gloire.


LES TOP 5 DE...


Marie: 
Comtesse de Ségur, Les Malheurs de Sophie
Boris Vian, L'arrache-coeur 
Pierre Desproges, Les Chroniques de la haine ordinaire
Georges Perec, W ou le Souvenir d'enfance 
ex-aequo: Les Fleurs du Mal, Germinal, les Mafalda





Delphine: 
Virginia Woolf, Vers le Phare
Fédor Dostoïevski, Crime et Châtiment
Georges Bernanos, La Joie
Marcel Pagnol, Le Château de ma Mère
J.M.G. Le Clézio, Désert










Anaïs:
Marcel Proust, Du Côté de chez Swann
Edouard Glissant, Le Quatrième Siècle
Patrick Chamoiseau, Ecrire en Pays Dominé
Louis Aragon, Aurélien
Ahmadou Kourouma, Allah n'est pas obligé







mardi 3 mars 2009

Manifeste


Un petit mot proposé par Anne-Catherine sur ce Manifeste pour les produits de première nécessité, rédigé par Ernest Breleur, Patrick Chamoiseau, Serge Domi, Gérard Delver, Edouard Glissant, Guillaume de Pigeard de Gurbert, Olivier Portecop, Olivier Pulvar, Jean-Claude William.
Il s'agit ici de la situation actuelle pour la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane et la Réunion.

Les auteurs affirment collectivement leur soutien au mouvement social qui secoue ces îles en ce moment. Au delà de l'aspect politique des événements, le Manifeste veut mettre au jour la puissance poétique qui se dégage des actes et des revendications en cours.

"Par cette idée de haute nécessité, nous appelons à prendre conscience du poétique déjà en oeuvre dans un mouvement qui, au-delà du pouvoir d'achat, relève d'une exigence existentielle réelle, d'un appel très profond au plus noble de la vie. Alors que mettre dans ces "produits" de haute nécessité?
C'est tout ce qui constitue le coeur de notre souffrant désir de faire peuple et nation, d'entrer en dignité sur la grand-scène du monde, et qui ne se trouve pas aujourd'hui au centre des négociations en Martinique et en Guadeloupe, et bientôt sans doute en Guyane et à la Réunion.
(...) C'est dans l'irresponsabilité collective que se nichent les blocages persistants dans les négociations actuelles. Et c'est dans la responsabilité que se trouve l'invention, la souplesse, la créativité, la nécessité de trouver des solutions endogènes praticables. C'est dans la responsabilité que l'échec ou l'impuissance devient un lieu d'expérience véritable et de maturation. C'est en responsabilité que l'on tend plus rapidement et plus positivement vers ce qui relève de l'essentiel, tant dans les luttes que dans les aspirations ou dans les analyses."

Un découpage de ma part un peu barbare où politique et poétique se rencontrent néanmoins.
Pour ceux qui souhaitent se faire une idée du texte dans sa totalité, il est disponible via ce lien.
Je peux aussi vous envoyer le texte en pdf.

mercredi 28 janvier 2009

Eloge de la Créolité, par A.M.

« Nous devons nous habituer à l’idée que notre identité va changer au contact de l’Autre »

Edouard Glissant


Je reprendrai ici les mots et concepts d'une poignée d'auteurs qui ont -à mes yeux- écrit et pensé le monde de la façon la plus juste ces dernières années.


Ce qui ici me paraît intéressant -et donc à partager- c'est la façon dont ces deux auteurs: Patrick Chamoiseau et Edouard Glissant décrivent cette volte habile et rusée qui du néant et de la violence a su faire surgir la Créolité, premier maillon du Tout-Monde dans lequel nous vivons aujourd'hui.


Avec le système plantationnaire les Colons blancs ont pensé et mis en oeuvre la réunion de divers peuples : indiens caraïbes, africains de multiples ethnies dans un même lieu et sous l'égide absolu de la division.

Conception humaine entérinée par des années de gouvernement machiavélique : divide ut regnes.

Mettez dans un même lieu des peuples de cultures et surtout de langues différentes, et placez le tout sous la domination violente d'une culture et d'une langue étrangère qui se veut supérieure.

A partir de là, comment imaginer ne serait-ce que la possibilité de la moindre révolte contre l'ordre établi dans ce chaos babélien de langue et de culture ?


Et pourtant...


De là, de ce mélange forcé, de cette "mise en convergence massive, brutale et accélérée de peuples, de langues et de culture diverses", de ce processus de créolisation résulte la Créolité.


Et cette Créolité, c'est cette richesse incroyable dont tentent de témoigner Glissant et Chamoiseau à travers leurs oeuvres. (Mais aussi Raphaël Confiant, Jean Bernabé, Maryse Condé, Simone Schwartz-Bart, Alex Gauvin...)


C'est la possibilité de naissance au milieu de nulle part, au milieu d'une volonté même d'écrasement de toute possibilité, d'une culture de survie, d'une culture marquée par la domination, d'une culture d'une richesse inégalable.


« La Créolité est l'agrégat interactionnel ou transactionnel, des éléments culturels caraïbes, européens, africains, asiatiques, et levantins, que le joug de l'Histoire a réunis sur un même sol. (...) Nous avons goûté à toutes les langues, à toutes les parlures. Craignant cet inconfortable magma, nous avons vainement tenté de la figer dans ailleurs mythiques (regard extérieur, Afrique, Europe, aujourd'hui encore, Inde ou Amérique), de chercher refuge dans la normalité close des cultures millénaires, sans savoir que nous étions l'anticipation du contact des cultures, du monde futur qui s'annonce déjà. Nous sommes tout à la fois, l'Europe, l'Afrique, nourris d'apport asiatiques, levantins, indiens, et nous relevons aussi des survivances de l'Amérique précolombienne. La Créolité c'est le monde diffracté mais recomposé, un maelström de signifiés dans un seul signifiant : une Totalité. (...) la pleine connaissance de la Créolité sera réservée à l'Art, à l'Art absolument. »

Eloge de la Créolité, 1989.







Patrick Chamoiseau est né à Fort-de-France en Martinique en 1953, il est connu en France pour son roman Texaco prix concourt 1992. Il y a vingt ans aux côtés de Raphaël Confiant et Jean Bernabé il publie Eloge de la Créolité : manifeste artisitique, littéraire, politique du mouvement du même nom.












Edouard Glissant est un écrivain, essayiste, poète martiniquais né en 1928, qui a publié de nombreux ouvrages sur les Antilles : romans, poésie ou enquêtes sociologiques.










Un peu de sagesse créole dans la langue : Balyé bo la pot ou!