vendredi 8 avril 2011

Du web, mais pas que

En février, Beaux-Arts Magazine consacrait un dossier aux 50 meilleurs sites d'artistes. Parce qu'en dehors de ceux qui s'exercent à proprement parler au mail-art ou à la création numérique, il y a aussi ceux qui ont tout simplement compris l'enjeu d'avoir un site digne de ce nom, quelque chose qui parle de leur travail sur la toile.
Parmi cette sélection, quelques liens qui méritent particulièrement le détour : 



Le Belge Wim Delvoye  crée un véritable monde virtuel où sont installés la Cloaca qu'on ne présente plus, la porcelaine revisitée, les célèbres tatouages sur truie (mais pas que), et bien d'autres merveilles…
Le site de Jackson Pollock, interprété par Miltos Manetas, propose une vraie séance de "dripping" sans se salir les doigts, chouette.
Fabrice Hyber, quant à lui, construit son site comme son œuvre, en rhizome. "Impossible is not french", dit-il…
De son côté, Jenny Holzer propose de découvrir sa poésie par des projections en contexte.
Plus classiques, JR et Banksy donnent libre accès à une grande partie de leur travail, street art oblige. J'ai une grande préférence pour le site de JR, riche en vidéos où les œuvres sont mises en valeur. De quoi donner envie d'aller voir ou revoir Women are heroes (pour JR) ou Faites le mur ! (pour Banksy), tous deux sortis récemment.
Et puis dans le genre beau mais classique, Ed Rusha privilégie son travail récent et met de côté (c'est dommage), ses livres d'artistes.
Enfin, Claude Closky expose son pari de réaliser un dessin par minute. Moui.
De quoi faire un petit tour, en tout cas…



mercredi 30 mars 2011

General Idea


Il y a de tout dans cette « Idée générale » : de la chorégraphie en collants lamés, des panoplies de caniche, du graphisme, de l’installation, du petit commerce, de la culture de masse. C’est tout le propos du trio canadien General Idea, fondé en 1969 et décimé quelques années plus tard par le sida. Pour faire ce grand écart allant du grand guignol au critique, AA Bronson, Félix Partz et Jorge Zontal ont gardé leurs collants, bien obligés.
Pendant ses années d’activité, le collectif s’est activé à décortiquer le fonctionnement de la société contemporaine pour mieux s’en approprier les outils. On peut parler de General Idea comme on le ferait d’une personne puisque les trois individus se sont justement attachés à disparaître derrière cette créature qu’ils avaient créée, tantôt Miss General Idea, improbable et inexistante égérie glamour, tantôt présence invisible parasitant les medias. Pour ça, ils ont multiplié les actions : pastiches de publicités célèbres…

De magazines grand public…  transformant Life en File, pour en faire un outil de partage entre artistes canadiens.

 

D’œuvres d’art… plagiant le célèbre Love de Robert Indiana pour changer l’amour en sida, à l’image de ce mal qui marque la décennie 80.

Ils parlent de sexe aussi, peut-être plus que l’exposition ne voudrait le faire croire, dans un registre camp et kitsch à souhait… on retrouve les caniches sous différentes formes, et surtout dans toutes les postures. Compagnons de garçons coiffeurs certes, mais aussi bêtes à concours et bêtes de sexe : autant de postures qui remettent en question la société patriarcale et sa structure. Cassant tout ça avec un bel enthousiasme blagueur, ils proposent une perspective nouvelle sur la création, dans un espace où tous ces codes sont mis à distance.


L’idée générale, la voilà ; pour creuser, il faut aller voir l’expo « Haute cuture – General Idea, une rétrospective 1969-1994 ». C’est au musée d’art moderne de la Ville de Paris jusqu’au 30 avril.


mercredi 9 février 2011

Paper geek



Marion Bataille, ABC3D puis 10, tous les deux chez Albin Michel. Miam !

lundi 10 janvier 2011

Texte # 6

Le pigeon, pourtant.
Le pigeon couard, fourbe, sale, fade, sot, veule, vide, vil, vain.
Jamais émouvant, profondément inaffectif, le pigeon minable et sa voix stupide. Son vol de crécelle. Son regard sourd. Son picotage absurde. Son occiput décérébré qu'agite un navrant va-et-vient. Sa honteuse indécision, sa sexualité désolante. Sa vocation parasitique, son absence d'ambition, son inutilité crasse.
Incomparable au moineau qui détient du charme, au merle qui sait donner de la voix, au corbeau qui n'est pas sans classe, à la pie qui possède un style, pire que le charognard qui a au moins un but dans la vie, aussi sensuel qu'un rat, aussi racé qu'un taon, moins élégant qu'un ver, encore plus con que le catoblépas.
On tuerait un pigeon sans guère plus d'état d'âme qu'on écrase une blatte, il est cependant si nul qu'on s'en abstient. Par paresse ou par amour-propre, on se retient de lui donner un coup de pied sauf pour prendre un peu d'exercice et encore, il n'en est même pas digne, on ne voudrait pas risquer de souiller son soulier. Et qu'on ne m'objecte pas que, voyageur, il a rendu quelques services en temps de guerre, encore heureux qu'il ait trouvé un tout petit rôle de mécanique volante.
Saleté de pigeon, même pas bon à manger, écœurant sur son lit de petit pois farineux. Mais c'est pourtant bien lui qui est en train de devenir le plat favori de Gregor et bientôt le seul, l'inventeur finissant par se nourrir exclusivement, solitaire dans sa petite chambre, du blanc de l'animal qui borde son bréchet. Bizarre.
Jean Echenoz, Des éclairs, Éditions de Minuit, 2010.

dimanche 24 octobre 2010

Du baroque

Un nouvel envoi de Dear Old Thing, en poésie et peut-être en musique prochainement, si on trouve...

Une poésie baroque (probablement par Honorat de Porchères Laugier?), mise en musique par Antoine Boesset en 1642.

Objet dont les charmes si doux
M'ont enchaisné sous votre empire
Lors que je suis absent de vous
Mes pleurs tesmoignent mon martyre
Et quand je revoy vos appas
Un excez de plaisir me donne le trespas

Qui veut garder sa liberté
Doit s'esloigner de vostre veüe
Il n'est ny grace ny beauté
Dont le ciel ne vous ait pourveüe
Et la conqueste d'un amant
Ne couste à vos beaux yeux qu'un regard seulement

Doncques pour esviter la mort
Quelle fortune dois-je suivre?
Sans vous je m'afflige si fort
Qu'il m'est impossible de vivre
Et quand je revoy vos appas
Un excez de plaisir me donne le trespas

samedi 2 octobre 2010

Texte # 5

Dévêtir la femme que l'on presse contre soi est une opération délicate, nécessitant un apprentissage poussé et un entraînement assidu. La gaucherie est fatale, les faux mouvements impardonnables. Tout doit s'accomplir en souplesse, sans impatience. Un ongle qui s'accroche, des doigts qui s'exaspèrent sur une fermeture récalcitrante, et le charme se rompt. De Casanova, tu passes connard en deux coups les gros, mon pote !
L'homme à femmes, tout comme un pickpocket, doit s'exercer sur un mannequin lesté de grelots avant de passer à l'action. Le point le plus névralgique, c'est le soutien-gorge. La chierie ! Il existe beaucoup de modes d'agrafages. Et c'est minuscule, ces saletés ! J'ai suivi des cours chez un baron belge un tantisoit ruiné qui possédait une collection exhaustive de tous les modèles de soutiens-loloches. Ses doigts d'aristo se fascinaient lorsqu'il faisait sauter pressions ou menus crochets.
"- De la gauche ! prônait-il. Le bras droit enserre la taille, il fait prisonnier. La main gauche butine. Elle erre sur le cou, remet en place des cheveux fous près de l'oreille, dévale l'épaule, plonge en arrière, reconnaît le terrain. Au premier toucher, le conquérant doit identifier la marque du soutien-gorge et par conséquent se référer mentalement à son système de fixation. Ne jamais utiliser le pouce, beaucoup trop balourd, c'est l'empoté de notre main, le pouce, le gros benêt dont on n'est jamais sûr. De préférence, se servir de l'index et du médius en les activant de l'intérieur. Le dégrafage doit s'opérer immédiatement, sans le moindre tâtonnement préjudiciable au climat qui s'est instauré. Certains soutien-gorge ne comportent qu'une seule fixation, ça c'est du gâteau. Mais la plupart en ont deux. Le fin du fin est de parvenir à libérer simultanément les deux crochets ; on y arrive au bout de quelques années d'expérience. La chienlit vient de ceux qui, par trop sophistiqués, ont des fermetures multiples, implantées souvent en diagonale. Dans ces cas périlleux, ne pas perdre son sang-froid. Aussitôt identifiés, ne cherchez pas à forcer votre talent. Mine de rien, prenez dans votre poche le canif pourvu de minuscules ciseaux que vous aurez préalablement dégagés de leur encoche. Vous coupez délibérément la bride avant la fermeture en faisant très attention que l'acier de l'instrument n'entre pas en contact avec la peau brûlante (ou supposée telle) de votre partenaire. Surtout, que les mâchoires des ciseaux ne mâchouillent pas la bride ; pour pallier la chose, veiller à ce que les lames soient constamment affûtées.
Un boucher saurait-il débiter l'escalope avec une lame ébréchée ?
Si vous agissez convenablement, la dame ne s'apercevra du forfait qu'au moment de remettre son soutien-chose, c'est-à-dire lorsque vous n'en aurez plus rien à foutre et où il vous sera loisible de lui mettre deux tartes dans la gueule au cas où elle rouscaillerait avec trop de véhémence."

Frederic Dard (San Antonio), L'Année de la Moule (grande classe).